Texte de cadrage du Congrès SEJ-Jura du 6 novembre 2026

L’évolution (in)contrôlée de la profession, doit-on subir ou prévenir ?

Longtemps présenté comme une vocation (XVIe au XVIIIe siècle), puis comme un métier (à partir du XIXe siècle) et enfin comme une profession (depuis la seconde moitié du XXe siècle), l’enseignement a changé de statut au fil du temps (Tardif, 2013). Bien que l’évolution soit perceptible, le processus de professionnalisation reste encore fragile, voire inachevé au XXIe siècle (Cattonar & Dupriez, 2020). C’est dans ce contexte d’une profession en cours de consolidation, que le Syndicat des enseignant·es du Jura s’interroge sur les transformations rapides qui touchent les enseignant·es, dans le cadre de son Congrès 2026.

Devrons-nous subir ces transformations ou, au contraire, saurons-nous les prévenir, les anticiper et les accueillir ? Cette réflexion peut être comprise de la façon suivante : une évolution contrôlée traduit une démarche proactive où les changements et transformations d’ordre pédagogique, didactique, technologique, économique ou organisationnel sont préparés, négociés, encadrés et intégrés progressivement permettant aux enseignant·es d’en rester les actrices et acteurs principaux. À l’inverse, une évolution incontrôlée survient lorsque le métier est confronté à des changements rapides, voire imprévus, sans espace de négociation, et sans dispositif d’adaptation suffisant. Les changements sont alors subis, engendrant déséquilibres et résistances.

Cela conduit à se poser plusieurs questions : Quelles évolutions de la profession peuvent être anticipées et lesquelles échappent à toute prévision ? Dans quelle mesure ces évolutions peuvent-elles être maitrisées ou encadrées ? Comment nous positionnons-nous au sein des institutions éducatives dans ces moments de transformation ?

Sur ce dernier point, le concept de « conformiste déviant » (Murton, 1968), cité par Oller et Rayou (2018) dans leurs recherches sur la classe inversée, peut éclairer certains choix des actrices et acteurs du système scolaire : qui partage le même objectif que la société, mais ne trouve pas les moyens pour le faire dans le système existant, peut choisir des moyens déviants pour réaliser ces buts officiels, qui sont parfois même obligatoires selon la loi. Quelles postures adoptons-nous au quotidien, notamment lorsque la profession est redéfinie dans un sens qui ne convient pas à nos compétences ou à nos valeurs, voire aux intentions des lois scolaires ? Comment réagir quand les discours et la réglementation sont en décalage avec le fonctionnement quotidien de l’institution (Rayou, 2015) ?

Au gré des enjeux de société, les enseignant·e·s sont les destinataires de nombreuses prescriptions, de plus en plus précises, auxquelles s’ajoutent parfois des pressions horizontales de la part de parents ou de collègues. Le risque existe de chercher avant tout à éviter les ennuis, dans un tel contexte. Mais un·e enseignant·e obéissant à toutes les prescriptions parvient-elle/il encore à faire son travail au service des élèves, de leurs apprentissages et de leur éducation ? Ne devrions-nous pas laisser aux professionnel·les plus d’autonomie dans ce but ? L’autonomie présuppose néanmoins une prise deresponsabilité : sommes-nous d’accord, entre enseignant·e·s, quant à ce qui constitue l’essentiel de la profession enseignante ? Ne faudrait-il par généraliser la formation tout au long de la vie sous une forme plus émancipatrice, permettant aux enseignant·e·s un ancrage dans les savoirs professionnels pour prendre la responsabilité de la conduite d’un système éducatif réellement orienté vers l’avenir ? Une reconnaissance de la professionnalité des enseignant·e·s au sein de la société permettrait de diminuer la logique du contrôle externe, et la (sur)charge administrative qu’elle entraîne irrémédiablement.

Quels effets peuvent entrainer des évolutions de la profession sans réflexion préalable avec les parties prenantes ? Quels outils, actrices, acteurs ou cadres permettent d’orienter ces évolutions ? Bien que ces questions ne soient pas exhaustives, elles visent avant tout à poser les jalons d’une réflexion collective, tout en ouvrant aux échanges et aux contributions à venir.

Références bibliographiques

Cattonar, B., & Dupriez, V. (2020). L’évolution de la profession enseignante vue par les acteurs syndicaux : Une étude de cas en Fédération Wallonie-Bruxelles. Les Cahiers De Recherche Du Girsef, 121. https://ojs.uclouvain.be/index.php/cahiersgirsefarticle/view/54703

Murton, R. K. (1968). Social theory and social structure. Free Press.

Oller, A.C. & Rayou, P. (2018). La classe inversée, une nouvelle innovation ? Présentation à la Conférence AUPTIC • Education, HEP-BEJUNE, Bienne, 23 novembre 2018.

Rayou, P. (2015). Aux frontières de l’école. Institutions, acteurs et objets. Saint-Denis : Presses Universitaires de Vincennes.

Tardif, M. (2013). Où s’en va la professionnalisation de l’enseignement ? Tréma, 40, 42-59. https://doi.org/10.4000/trema.3066